Politique internationale : ACCROISSEMENT DES TENSIONS ENTRE WASHINGTON ET PÉKIN

A ce jour, les tensions entre Washington et Pékin ne cessent de croître, et ce, alors même que la crise du Covid-19 fait rage à l’international et affecte fortement l’ensemble des pays du monde.

Ainsi, tandis qu’en début d’année des tensions s’étaient cristallisées autour des reporters internationaux de chaque pays, le coronavirus a donné lieu à une guerre médiatique entre les États-Unis et la Chine : Donald Trump évoque un « virus chinois », tandis que Pékin propage des rumeurs quant à l’arrêt de la propagation du virus sur son territoire.

En outre, en fin de semaine dernière, un incident entre un navire chinois et un navire vietnamien a ravivé les tensions historiques entre les deux pays autour de la question de la mer de Chine méridionale. Washington accuse alors Pékin de profiter de la situation créée par le coronavirus pour étendre son emprise régionale.

Par ailleurs, la promulgation de la loi sur l’Initiative de protection internationale et de renforcement des alliés de Taïwan (Taipei Act), le 26 mars 2020, alors même que ces dernières années, les tensions ne cessaient de s’amplifier entre Washington et Pékin mais également entre Pékin et Taïwan, présage d’une nouvelle fracture dans les relations sino-américaines.

Enfin, la semaine dernière, la remise d’un rapport au Congrès par les responsables militaires de l’US Indo-Pacific Command appelle à davantage de financement pour le Pacifique (20,1 milliards de dollars) afin de contrer l’avancée de la Chine dans la région en renforçant la position américaine. La publication de ce rapport qui rend compte des prospections de l’armée quant à la stratégie à adopter dans cette région du monde atteste donc des tensions grandissantes entre Washington et Pékin.

Des affrontements autour de la question des reporters internationaux

Fin février, trois reporters américains du Wall Street Journal ont été expulsés après un titre du quotidien (« La Chine est le véritable homme malade de l’Asie ») jugé par la Chine comme « empreint de discrimination raciale » et « sensationnaliste ». S’offusquant qu’il n’y ait pas eu d’excuses prononcées par le journal, Pékin a donc adopté, le 19 février, cette sanction sans précédent contre la presse étrangère.

Pour les Américains, cette mesure est une tentative manifeste des autorités chinoises d’intimider les médias étrangers, Pékin ayant déjà l’habitude de ne pas renouveler les cartes de presse qui arrivent à expiration une fois par an. Notons par ailleurs que, depuis 2013, pas moins de neuf reporters ont dû quitter la Chine dont la correspondante française de L’Obs, Ursula Gauthier, en 2015.

Dans le même temps, Washington avait annoncé la modification du statut de cinq médias publics chinois implantés aux États-Unis, ce qui revenait à réduire fortement le nombre de Chinois autorisés à travailler pour ces journaux.

Pékin jugeant cette mesure inacceptable s’est ainsi réservé le droit de répliquer et c’est ce qu’elle a fait : à la mi-mars, les autorités chinoises ont annoncé le retrait de la carte de presse des correspondants américains des quotidiens The New York Times, The Washington Post et The Wall Street Journal.

Selon Mike Pompeo, l’attitude chinoise est incohérente car la mesure adoptée par les États-Unis vise des membres de médias considérés comme des organes de propagande chinoise.

Entre les Etats-Unis et la Chine : la guerre froide du Coronavirus

À l’expulsion réciproque de journalistes succède aujourd’hui les accusations mutuelles : ainsi, dès le début de la crise, le président américain n’a pas hésité à qualifier le Covid-19 de « virus chinois », tandis qu’un porte-parole chinois évoquait l’hypothèse que l’armée américaine ait pu introduire le coronavirus dans son pays.

En outre depuis quelques semaines, alors même que les médias du monde entier fustigent Donald Trump pour sa gestion chaotique de la crise du Covid-19, Pékin affirme avoir vaincu le virus et mène une offensive diplomatique pour vanter son modèle. D’après l’historien américain, Hal Brands : « Aujourd’hui, le pays qui prétend conduire le monde gère de façon particulièrement décevante la plus grande crise mondiale de ce siècle. Nul douteque le coronavirus va inciter de nouveau les Chinois à discréditer et à supplanter la domination américaine sur les affaires du monde ».

En pleine crise du Covid-19, la Chine sort donc son épingle du jeu et met en place une véritable « diplomatie du masque de protection » afin de faire oublier sa responsabilité dans la prolifération du virus. En outre, la dépêche d’avions transportant du matériel sanitaire et des équipes médicales vers l’Italie, la France, la Serbie ou encore le Liberia semble également faire oublier la gestion secrète et autoritaire de Pékin du Covid-19 sur son territoire.

L’objectif pour Pékin est donc clair aujourd’hui : il s’agit de montrer l’efficacité supérieure de son système capable de confiner et de surveiller des millions de personnes, tout en faisant preuve, par sa générosité, de sa profonde solidarité. Face à l’absence de témoignage américain de solidarité internationale, la Chine profite donc du désengagement de Donald Trump en Europe et s’engouffre dans le vide laissé par Washington.

Le renforcement du soutien américain à Taïwan face à la stratégie d’isolement international de Pékin

  • Le renforcement du soutien américain à Taïwan

Historiquement, Taipei et Washington disposent d’un puissant partenariat économique. L’étroite relation unissant les deux pays se poursuit en 2020 et, alors que les États-Unis sont le deuxième partenaire commercial de Taïwan, Taïwan est le onzième partenaire commercial des Etats-Unis.

Mais aujourd’hui, l’île a besoin du soutien américain pour faire face aux mesures d’isolement international mises en place par Pékin à son encontre. En effet, ces dernières années, via la « diplomatie du dollar » (c’est-à dire-au moyen de l’argent ou d’autres incitations), la Chine est parvenue à réduire drastiquement le nombre d’alliés diplomatiques de l’île autonome. Par ailleurs, Pékin a accru ses démonstrations de force dans le détroit de Taïwan. Enfin, ces deux dernières années, la Chine a également empêché Taïwan de participer, même en tant qu’observateur, à la réunion annuelle de l’organe de décision de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Ainsi, alors que ces derniers temps la pression de Pékin pour isoler Taïwan se fait de plus en plus forte sur la scène internationale, les États-Unis renforcent les témoignages de solidarité vers Taïwan, alliée essentielle dans la lutte contre l’hégémonie chinoise en Asie.

L’inauguration très médiatisée par les États-Unis, en juin 2018, d’un nouveau complexe diplomatique à Taipei, dont les dimensions sont trois fois supérieures à la taille du bâtiment d’origine, devient ainsi le symbole de cette solidarité renouvelée. De ce fait, alors même que ces dernières années, les tensions ne cessent de s’amplifier entre Washington et Pékin – en désaccord sur le commerce, la Corée du Nord ou encore la mer de Chine méridionale – le rapprochement opéré par Donald Trump à destination de Taïwan présage d’une nouvelle fracture dans les relations sino-américaines.

  • Le « Taipei Act », symbole du rapprochement entre Washington et Taipei

Le 26 mars 2020, la loi sur l’Initiative de protection internationale et de renforcement des alliés de Taïwan (Taipei Act) a été promulguée. Après un vote favorable à la Chambre des représentants (415 voix pour, zéro contre), le projet de loi avait été adopté à l’unanimité par le Sénat, le 11 mars dernier. Ce dernier vise alors à soutenir la présence internationale de Taïwan. Les États-Unis s’engagent ainsi aux côtés de Taïwan dans le renforcement de ses relations diplomatiques et de ses partenariats tant à l’échelle régionale que mondiale.

Le Tapei Act implique que les États-Unis modifient leur engagement économique, sécuritaire et diplomatique avec les pays dont les actions nuisent à la sécurité ou à la prospérité de Taïwan. Washington prévoit donc des sanctions contre n’importe quel État portant préjudice à Taïwan. À l’inverse, cette nouvelle loi permettra aux États-Unis d’accroître ses échanges avec les États ayant renforcé, amélioré ou rehaussé leurs liens avec Taïwan.

Pour atteindre l’objectif visé, la nouvelle législation prévoit la participation de Taïwan, sous le statut d’observateur, aux organisations internationales. De ce fait, le sénateur Cory Gardner, à l’origine de cette initiative, invite aujourd’hui les représentants américains à user de leur influence pour associer Taïwan aux discussions internationales.

Le ministère des Affaires étrangères à Taipei, a ainsi salué la nouvelle loi qui témoigne du soutien américain apporté à la préservation de l’espace diplomatique de Taïwan, à sa participation internationale, et à l’approfondissement des relations économiques, commerciales et sécuritaires.

L’intensification des tensions autour de la Mer de Chine méridionale

Lundi 6 avril, Washington a accusé Pékin d’avoir coulé un bateau de pêche vietnamien en mer de Chine méridionale et l’a accusé de profiter de la situation créée par le coronavirus pour étendre son emprise régionale.

L’incident, qui se serait déroulé en fin de semaine dernière, implique un navire de pêche vietnamien et un navire de surveillance maritime chinois. Le Vietnam dénonce le naufrage de son navire par la Chine, qui elle affirme que le bateau vietnamien, illégalement entré dans la zone, avait refusé de partir, puis était entré en collision avec un navire chinois après avoir effectué des manœuvres dangereuses.

Cet incident a entraîné des protestations des deux côtés et participe à l’accroissement des tensions sino-américaines. De fait, ces dernières années, les États-Unis ne cessent de dénoncer les tentatives chinoises de militarisation de la mer de Chine méridionale.

Dans un communiqué de la porte-parole de la diplomatie américaine, Morgan Ortagus, cette dernière a exprimé son inquiétude : « Nous sommes très préoccupés par les informations selon lesquelles la République populaire de Chine a coulé un bateau de pêche vietnamien à proximité des îles Paracel en mer de Chine méridionale ».

Ainsi, le département d’État américain a appelé Pékin à « rester concentré sur le soutien aux efforts internationaux pour combattre la pandémie » et à « cesser de profiter du fait que les autres États soient occupés ailleurs ou vulnérables pour étendre ses prétentions territoriales illégales en mer de Chine méridionale ».

À ce jour, Pékin adopte une position paradoxale en soutenant ses voisins face au Covid-19, et ce, tout en continuant à avancer progressivement ses revendications en mer de Chine méridionale.

Il semble que le naufrage du navire vietnamien ne soit que le dernier événement en date d’une série de mesures que la Chine a prises à cet égard depuis le début de la pandémie : établissement de nouvelles « stations de recherche » sur des bases militaires construites sur Fiery Cross Reef et Subi Reef (situés sur les îles Spratley) et atterrissage d’avions militaires spéciaux sur Fiery Cross Reef avec pour objectif la poursuite du déploiement de milices maritimes

Des prévisions militaires américaines qui laissent présager d’un accroissement des tensions

La semaine dernière, aux États-Unis, un rapport remis au Congrès affirmait la nécessité de consacrer, après la pandémie, davantage de financement pour la région du Pacifique (20,1 milliards de dollars en équipements, exercices et investissements de défense) afin de contrer l’avancée de la Chine dans la région en renforçant la position du pays dans la région Asie-Pacifique.

Pour ce faire, ledit rapport, présenté par les responsables militaires de l’US Indo-Pacific Command, appelle à 20,1 milliards de dollars de dépenses supplémentaires entre 2021 et 2026. Les fonds seraient destinés à l’achat de nouveaux systèmes d’alerte radar et de missiles de croisière, au développement d’exercices avec les alliés, au déploiement de forces supplémentaires et à de nouveaux centres de partage de renseignements.

Cette demande, rapportée par Breaking Defence and Defence News, montre que de nombreux militaires s’attendent à une augmentation des tensions sino-américaines au cours et après la crise du Covid-19. De même, les responsables du renseignement américain déclarent qu’ils s’attendent à ce que les tensions explosent.

Ainsi, bien que ce rapport ait été commandé avant la crise sanitaire, l’exacerbation des tensions entre les États-Unis et la Chine conduit les responsables de la sécurité nationale à considérer cette demande d’autant plus pertinente aujourd’hui. Selon eux, il est certain que la Chine va utiliser les conséquences du virus pour renforcer son emprise sur la région du Pacifique. Mais les États-Unis auront également l’occasion de consolider leurs alliances traditionnelles.

Certains membres du Congrès et militaires réclament de longue date une initiative de dissuasion en Asie, semblable aux mesures européennes après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 : financement de nouveaux exercices militaires, déploiement de forces dans les États baltes et en Pologne et modernisation des installations logistiques comme les ports.

Parmi les projets proposés dans le rapport figure : de nouvelles installations et des nouveaux centres de partage de renseignements ; la création d’un centre de lutte contre le terrorisme et d’un centre de fusion d’Océanie ; le renforcement des défenses antimissiles à Guam ; le financement d’installations radar à Hawaï, aux Palaos et à d’autres endroits pour suivre les menaces de missiles hypersoniques ; le financement d’armes plus offensives telles que les missiles Navy Tomahawk. (NB : Les missiles terrestres à portée intermédiaire sont interdits par les traités internationaux, mais Trump s’est retiré l’année dernière du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire).

L’objectif premier de ces propositions est de défendre Taïwan et d’autres parties de la première chaîne insulaire. Pour ce faire, les États-Unis cherchent à disperser davantage leurs forces en Asie, qui sont largement concentrées en Corée du Sud et au Japon. La question de la coopération est également importante : alors que les États-Unis entretiennent d’étroites relations de renseignement avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie, leurs partenariats en Asie du Sud-Est sont plus anémiques.